Entrevue avec Annie Kouamy

Annie Kouamy, du Centre des travailleuses en maisons privées, est une Québécoise d’origine ivoirienne.
Depuis quelques années, elle vient en aide à des femmes asiatiques
dont le statut fragile mène parfois à des abus.
Entrevue effectuée par Agathe Kissel (AKi)
AKi : Si vous commenciez par nous parler de votre expérience d’immigration au Québec ?
AKo : Je suis partie de chez moi suite à un coup d’état en Côte d’Ivoire, en 1999. Après l’obtention de mon statut de réfugié, j’ai fait la demande de résidence permanente et je l’ai obtenue dix mois après. Ensuite, je me suis inscrite en sociologie à l’université de Montréal. Après mon bacc., je suis allée sur le marché de l’emploi, mais comme toute personne immigrante, je me suis rendue compte que ce n’est pas facile quand on est une nouvelle diplômée et que notre expérience vient d’ailleurs. Alors j’ai fait des petits boulots par-ci, par-là. J’ai aussi fait un stage à l’Association des aides familiales du Québec (AAFQ), où j’ai travaillé ensuite comme intervenante, chargée de projets et coordonnatrice. Quand j’ai quitté l’AAFQ, j’ai fondé le Centre des travailleuses en maisons privées, où j’ai assuré la coordination pendant trois ans. J’y œuvre maintenant bénévolement, tout en travaillant comme intervenante communautaire.
AKi : Parlons un peu du métier d’aide familiale résidante. Qui sont ces femmes ? D’où viennent-elles ? Parlez-nous un peu de leur parcours.
AKo : Elles viennent au Canada via le Programme des aides familiales résidantes (PAFR) : la majorité, de 90 à 95 %, sont des femmes qui viennent des Philippines. Le PAFR est un programme fédéral qui est géré par Citoyenneté et Immigration Canada en collaboration avec le Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec.
AKi : Parlez nous un peu plus du Programme des aides familiales résidantes.
AKo : Ça consiste à venir travailler comme aide familiales résidante, ce qu’on appelle communément aide domestique. Ces femmes doivent accomplir, en quatre années, un total de deux ans ou 3900 heures sur ce programme, auprès d’un employeur ou de plusieurs employeurs (mais pas en même temps). Ensuite seulement, elles peuvent éventuellement accéder à la résidence permanente.
AKi : En quoi consiste leur travail ?
AKo : C’est soit assurer la garde d’enfants en bas âge ou de personnes lourdement handicapées ou faire tout simplement le ménage dans des familles canadiennes. Donc ce sont des Canadiens et des Canadiennes qui embauchent ces femmes. Ça peut être des gens qui sont eux-mêmes venus d’ailleurs, mais qui ont obtenu la citoyenneté canadienne.
AKi : Quel est le portrait socio-professionnel de ces femmes ?
AKo : Ce sont généralement des femmes qui quittent des conditions pas très faciles. Ce sont des femmes relativement diplômées. Il y a des infirmières, des professeures, des enseignantes, des femmes qui ont des qualifications qui seraient profitables au marché de l’emploi, ici au Québec, mais à force de rester sur le PAFR, elles ont du mal, une fois qu’elles sortent, à commuer cette expérience acquise à l’extérieur. Du coup, beaucoup d’entre elles vont rester prises dans le métier d’aide familiale.
Elles arrivent ici d’abord en tant que résidentes temporaires. Elles vivent chez leurs employeurs et y résident quasiment 24h sur 24. Elles ont 32h consécutives de congé. Elles sont salariées, mais il y a plusieurs problèmes dans ce programme, dont la question de la résidence forcée chez l’employeur. C’est la seule catégorie de travailleuses où on vous oblige à résider chez votre employeur. Elles détiennent un permis de travail spécifique qui porte le nom de l’employeur. Ce n’est pas le cas des autres travailleurs, sauf certains employés temporaires qui arrivent d’autres pays.
Malgré leur statut de salariées, ces femmes ne sont pas couvertes, comme les autres, au niveau de la CSST. On leur demande un minimum d’heures à accomplir avant d’être couvertes complètement.
AKi : Est-ce qu’on a des pourcentages, des données à propos des aides familiales résidantes qui vivent des difficultés, versus celles qui ont des conditions de travail positives ?
AKo : À ma connaissance, non. Il n’y en a pas. Je ne pourrais pas donner de chiffre là-dessus. Les femmes qui viennent nous voir, la plupart, c’est parce qu’elles ont des problèmes qu’elles viennent ici. Soit parce qu’elles ont un problème de salaire impayé, soit des heures supplémentaires qui ne sont pas payées ou que l’employeur leur interdit de sortir.
AKi : Actuellement, il y a combien de membres dans votre association ?
AKo : Il y a 170 femmes qui fréquentent le centre. Et sur les 170, plus de la moitié sont aujourd’hui résidentes permanentes et l’autre moitié est constituée de nouvelles arrivantes.
AKi : Au Québec, on estime à combien le nombre des aides familiales résidantes ?
AKo : Au Québec, pour les aides familiales qui sont sur le programme, l’estimation est entre 1500 et 2000 personnes.
AKi : Quel est le soutien offert aux aides familiales résidantes par le centre des travailleuses en maisons privées ?
AKo : On leur offre de l’écoute, un service de référence, de l’aide en ce qui concerne les informations au niveau de l’immigration, des ateliers d’information sur les droits, mais aussi sur la connaissance plus large de la société dans laquelle on se trouve, parce que si on veut régler les problèmes, il faut savoir comment ça fonctionne. On donne des ateliers de francisation, d’informatique, etc.
On fait aussi de la sensibilisation auprès des instances gouvernementales, parce que ce sont elles qui décident finalement, donc il y a beaucoup de rencontres qui se font avec le Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, tout comme avec Citoyenneté et Immigration Canada et, aussi, auprès de députés et d’organismes communautaires. Il faudrait que tout le monde soit sensibilisé à ce qui se passe pour qu’il y ait un changement.
AKi : Quels sont les problèmes que les aides familiales rencontrent lorsqu’elles veulent faire leur demande de résidence permanente ou lorsqu’elles veulent quitter leur employeur?
AKo : D’abord, ça dépend des conditions dans lesquelles elles quittent l’employeur. Si c’est une femme qui a été victime d’abus et qu’elle veut déposer une plainte, alors systématiquement c’est le renvoi, parce qu’il y a personne qui voudrait garder chez soi une personne qui dépose une plainte contre soi. Les femmes vont donc généralement taire ce qu’elles vivent comme difficultés, car elles ont peur des représailles, de perdre leur emploi, parce que lorsqu’elles sont sur le programme, il y a un compte à rebours. Chaque jour qu’elles passent sans salaire est un jour perdu dans la comptabilité du 24 mois ou du 3900 heures qu’elles doivent passer sur le programme.
Ce sont des femmes qui supportent beaucoup de problèmes car il ne faut pas l’oublier, elles représentent un soutien familial pour leur famille, dans leur pays d’origine. Plusieurs d’entre elles ont des enfants. Elles ont la responsabilité de deux foyers à assumer, en fin de compte. Celui d’ici, mais aussi celui du pays d’origine.
En ce qui concerne les démarches au niveau de l’immigration, nous on les aide. Citoyenneté et Immigration aussi le fait, mais parfois, même quand moi j’appelle là-bas, je suis confrontée à plusieurs agents qui donnent des informations différentes. Des fois, il faut appeler 3 ou 4 fois pour être sûre. Si trois agents vous ont donné la même information, alors peut-être que c’est la bonne. Plusieurs aides familiales ont été induites en erreur par des agents d’Immigration ou par leurs consoeurs, qui croient en un certain nombre de choses et qui vont décourager leurs consoeurs vis-à-vis un certain nombre de démarches, pour finalement se retrouver dans la merde !
AKi : Est-ce qu’on peut dire que ce programme est raciste ?
AKo : Oui, sans ambiguïté ! Historiquement parlant, si on regarde comment le programme a évolué, on voit que les droits sont moins respectés ou que les femmes ont moins de droits parce qu’elles sont originaires de pays du Sud. Avant, c’était des femmes d’origine anglaise qui venaient au Canada avec ce programme et elles avaient tous les droits des autres Canadiens ; elles avaient accès à la résidence permanente quasi automatiquement. Toutefois, plus la population des aides familiales a changé, plus on a constaté une dégradation des droits. Est-ce une coïncidence ? Je ne pense pas.
Si on regarde, par exemple, au niveau de la CSST, on voit qu'on demande aux aides familiales d'accomplir un certain nombre d'heure pour avoir un accès complet, alors que toute personne, qu'elle soit québécoise ou non, bénéficie automatiquement d'une couverture de la CSST dès qu'elle est salariée. Coïncidence ? Je ne pense pas, non !
La Commission des droits de la personne a même statué qu'il y avait discrimination en fonction de l'origine ethnique. Je ne dirais pas race, parce que ce n'est pas le terme qu'on utilise de nos jours, mais l'origine ethnique est l'un des fondements de cette discrimination, et le sexe aussi. Donc, c'est parce que ce sont des femmes, mais aussi parce qu'elles ne sont pas canadiennes d'origine.
AKi : Qu'est-ce qui devrait être fait pour améliorer les conditions des aides familiales résidentes ?
AKo : Déjà, lever l'obligation de résidence chez l'employeur pour donner plus d'autonomie aux aides familiales qui arrivent ici. Lever la conditions du permis de travail spécifique qui donne l'impression à l'employeur qu'il a un droit, je ne dirais pas de vie ou de mort, un droit de se servir de l'aide familiale comme si c'était quelque chose, un objet dont on se sert et puis, quand on en a plus besoin, on le jette. Parce que plusieurs employeur jouent la carte du parrainage. Ils tentent de culpabiliser les aides familiales : « si tu es ici, c'est parce que je t'ai embauchée et c'est une chance que je te donne », or c'est un échange de services. Tu me paies, je te fournis un service. C'est pas du parrainage.
Il faudrait rétablir aussi les droits des aides familiales. J'entend encore le Ministre Sam Hamad dire que couvrir les aides familiales à la CSST, ce serait un geste humanitaire. Je pense qu'il ne savait pas de quoi il parlait. C'est un droit, ce n'est pas une faveur qu'on leur ferait.
Il y a eu beaucoup de changements qui ont été annoncés en 2009 et qui sont en vigueur depuis le 1er avril 2010, mais ce sont des changements qui ne touchent pas fondamentalement à la question des droits des aides familiales. Il faut qu'on rétablisse ces droits-là.
AKi : Est-ce que le gouvernement tient compte de vos revendications ?
AKo : Quand ça leur fait plaisir. Au niveau des droits, ils veulent rien savoir. Tous les changements qui ont eu lieu jusque ici, c'est plus au niveau de la procédure, au niveau du processus, pas au niveau des droits.
AKi : Toi, qui est d'origine ivoirienne, comment en es-tu venue à t'intéresser à ces travailleuses originaires des Philippines ?
AKo : En Côte d'Ivoire, les femmes qui font ce travail, on ne les appelle pas des aides domestiques, on les appelle des bonnes. Je pense que c'est l'expression qui est utilisée en Europe aussi, particulièrement en France. Quand j'étais enfant, on a eu des « bonnes » qui étaient à la maison et avec qui j'ai eu pas mal de liens affectueux, mais je ne n'aimais pas la façon dont elles étaient traitées. Quand tu vis chez tes parents, c'est clair que tes parents te traiteront pas de la même façon qu'on traite une personne qui vient d'ailleurs, mais moi ça m'a beaucoup touchée, ça m'a énervée et je me suis dit : « Un jour, quand je serais grande, je vais étudier en droit pour aider ces femmes-là. » Alors, c'est comme ça que l'idée d'étudier en droit m'est venue (...) Quand je suis arrivée ici, j'ai entendu parler des aides familiales et je me suis rendue compte que c'était la même chose, qu'elles vivaient les mêmes difficultés, peut-être à quelques degrés près.
AKi : Est-ce qu'il y a des employeurs qui s'engagent, militent pour la défense de droits des aides familiales résidentes ?
AKo : Non, je n'en connais pas encore, mais en ce qui concerne le portrait des employeurs qui embauchent des aides familiales : c'est le gratin de la société. Ceux qui ont le plus de moyens : c'est nos députés, nos ministres, nos médecins, nos avocats... C'est eu qui ont les moyens pour embaucher ces femmes-là ! Et malheureusement certains d'entre eux abusent !


