Terre des hommes

Les ailes de Johnny May

Documentaire de Marc Fafard, Canada-France, 2013

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Texte publié en août 2013

L’écrivain et aviateur français Antoine de Saint-Exupéry avait souvent survolé un désert de sable (d’où le contexte de son plus célèbre ouvrage : Le Petit Prince). Terre des hommes est une autre œuvre majeure de Saint-Exupéry qui s’était alors inspiré de son expérience de pilote et des reportages qu’il avait faits pour différents journaux.

L’aviateur Johnny May jouit aussi d’une célébrité, plus locale celle-là, pour ses fréquents survols du grand désert de neige et de glace du Nord canadien. Johnny May n’est pas écrivain, mais tout comme Saint-Exupéry, il a survolé en solitaire des régions peu peuplées à bord de petits appareils. En effet, Johnny May est le premier Inuit à avoir pratiqué le métier d’aviateur au Nunavik. Ses 34 000 heures de vol en cinq décennies de métier l’ont rendu célèbre auprès des siens.

Du haut des airs, Johnny May a été l’observateur privilégié de deux « fins du monde » : la sédentarisation de son peuple et les bouleversements du climat arctique. À travers le portrait de Johnny May, ce documentaire nous livre le récit du peuple inuit des 70 dernières années (rappelons que « inuit » signifie « hommes » en inuktitut).

Né en 1947 d’un père blanc, Johnny May a tout de même vécu l’expérience des pensionnats comme les autres enfants autochtones de sa génération. Puis, au début de sa carrière de pilote, Johnny a vu le déplacement de son peuple par le gouvernement fédéral qui fut alors soucieux d’affirmer la souveraineté canadienne en implantant une présence humaine dans certaines régions stratégiques. Ottawa faisait miroiter l’abondance des ressources dans certaines régions…

Au-delà de la sédentarisation, c’est le passage aux modes de vie moderne qui a rendu caducs le savoir et l’art inuit pratiqués depuis des siècles. Par exemple, il est raconté que l’abandon des traîneaux à chiens pour la motoneige ne fut pas nécessairement un progrès. Un inuit voyageant en motoneige peut se perdre dans une tempête même s’il est expérimenté. Alors que les chiens de traîneaux retrouvent toujours leur chemin.

La deuxième « fin du monde » consiste en ces changements climatiques qui défigurent à vue d’oeil le paysage nordique. Le bouleversement de l’écosystème se traduit notamment par la disparition de la faune qui a fait la renommée de l’art inuit et qui a été longtemps intimement liée aux activités de subsistance des peuples du Nord.

Rappelons que le réchauffement planétaire a un impact plus marqué dans le Grand Nord qu’aux latitudes sud. Johnny May a ainsi vu les glaces de l’Ungava fondre irréversiblement. La neige se fait de plus en plus tardive à l’automne, et part de plus en plus tôt au printemps. Le sol du Nunavik se déchire lorsque le pergélisol dégèle. De plus, cette fonte du pergélisol libère du méthane qui accélère davantage le réchauffement. Le Nunavik se voit maintenant convoité pour ses gisements…

Au-delà d’un certain exotisme associé aux lointaines contrées désertiques habitées par des peuples qui ont su s’adapter à des conditions extrêmes, peut-on espérer aujourd’hui une réaffirmation de l’humanisme de Saint-Exupéry dans notre monde rongé par la spéculation financière?

Les ailes de Johnny May n’innove en rien sur le plan narratif ou visuel (malgré son support 3D), mais les thèmes abordés sont des plus pertinents car il nous ramènent à l’humain dans sa condition à la fois merveilleuse et fragile.

Hieu Ly et Richard Gendron
9 août 2013

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Oscar du meilleur film en langue étrangère

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Une Séparation d’Asghar Farhadi

Un drame social iranien avec une résonance universelle

 

Texte publié en février 2012

Arrive enfin sur nos écrans le film couronné comme LE film international de l’année 2011.

Une Séparation d’Asghar Farhadi a mérité hier l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, une catégorie où il était en compétition avec Monsieur Lahzar du Québécois Philippe Falardeau. Une Séparation (titre original : Jodaeiye Nader az Simin) a aussi triomphé au dernier Festival de Berlin et a obtenu à Paris le César du meilleur film étranger, affirmant une fois de plus le dynamisme du cinéma iranien.

Comme l’a dit un de mes confrères, il vaut mieux en savoir le moins possible sur la trame de ce film avant de le voir. Pour ce qui est du synopsis, je me contenterai d’écrire que le film débute avec l’histoire banale d’un couple qui demande le divorce à la cour. Par la suite, ce semblant de banalité devient une puissante fresque sociale où s’insèrent des questions de lutte des classes, de foi religieuse et de conditions des femmes dans la société iranienne d’aujourd’hui.

Ce film n’est cependant pas qu’un regard révélateur sur une société du Moyen-Orient, comme certains critiques ont écrit. La force du film réside dans le fait que son auteur a su dépasser le cadre culturel particulier de l’Iran pour livrer une réflexion des plus universelles. Sous le couvert de disputes légales, Asghar Farhadi fait une analyse des conflits qui naissent inévitablement entre les humains vivant en société. Dans tous les conflits, les parties en opposition ont chacune leurs raisons. Ils ont tous tort, et en même temps ils ont tous raison. Chacun juge en fonction de ses critères personnels, et le regard que l’on porte sur le monde reste partiel, subjectif, engagé. Qui peut se targuer d’être en mesure de proclamer la vérité?

Une séparation évite tout manichéisme; pas de bons ni de méchants, mais des hommes et des femmes en souffrance. Le spectateur a peur pour chacun des protagonistes à tour de rôle. Le cinéaste lui-même ne juge pas, il prend le spectateur à témoin pour le pousser à la réflexion. Au final, le film nous rappelle qu’il faut porter un regard prudent sur tous les conflits. L’année 2011 a été au bout du compte marquée par de nombreuses contestations à travers le monde. Outre les soulèvements populaires qui secouent depuis plus d’un an le Moyen-Orient, on pense aussi aux mouvements anti-Wall-Street et aux manifestations contre les mesures d’austérité en Europe. Tous ces bras de fer doivent être examinés sous de multiples angles. Sans l’avoir prémédité, Asghar Farhadi livre un film qui arrive à point nommé pour nous aider à réfléchir à la nature des conflits humains!

Le film nous impressionne doublement à cause de la situation politique de son pays d’origine. On se demande : comment l’un des pays les plus en retard sur les droits de l’Homme – en particulier au niveau de la liberté d’expression – parvient-il à engendrer l’un des cinémas nationaux les plus dynamiques dans le monde? Comme on le sait, l’Iran fait souvent les manchettes socio-politiques pour les mauvaises raisons; on n’a qu’à penser à l’emprisonnement des dissidents du régime dont le cinéaste Jahfar Panahi. Malgré tout, le cinéma iranien continue à être une puissance dans le monde du cinéma d’auteur. Cette restriction imposée par le régime de Téhéran est peut être, en définitive, ce qui a conduit Asghar Farhadi à livrer un message non entaché d’une prise de position politique, contribuant à en faire une œuvre indubitablement universelle.

Hieu Ly
27 février 2012

Justice et paix en Palestine

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Entrevue avec Bruce Katz et Marie Auer-Labonté
Militants pour la justice et la paix en Palestine

Entrevue effectuée par Hannelore Poncelet, publiée en avril 2011.

Bruce Katz est un Québécois de foi juive qui a fondé, conjointement avec son ami Rezeq Faraj (d’origine palestinienne) l’organisation Palestiniens et Juifs unis (PAJU). Marie Auer-Labonté n’est ni Juive, ni Palestinienne : elle s’est intéressée au Moyen-Orient durant ses études et milite aujourd’hui au sein de la Coalition pour la justice et la paix en Palestine (CJPP). Entrevue avec deux porteurs d’espoir qui ont le courage de leurs convictions.

HP : M. Katz, racontez-nous la fondation de PAJU avec votre ami palestinien.

BK : Rezeq et moi, nous nous sommes connus au début de notre carrière en 1976. Nous enseignions l’anglais dans une école francophone de la Rive Sud. Dès le départ, nous avons vu que nous partagions plusieurs passions, dont l’amour de la littérature. Nous étions tous deux très politisés mais, surtout, nous avions une grande ouverture d’esprit. Ce n’était pas un problème pour moi que Rezeq soit Palestinien et ce n’était pas un problème pour lui que je sois Juif. D’ailleurs durant toutes les années que j’ai connu Rezeq, il a toujours fait la distinction entre « État » et « peuple » en parlant d’Israël, et également entre « Sioniste » et « Juif ».

Je n’ai jamais entendu une seule fois de sa part un mot haineux envers les Israéliens en tant que peuple, et même pas un terme haineux contre l’état d’Israël. Il était un critique sévère, mais juste. Cet homme n’avait pas de sentiment de haine en lui ; c’est pour ça que je l’ai toujours considéré comme un être noble. Avec cette ouverture là, c’était facile d’établir l’amitié, et cette amitié n’a pas cessé de grandir de 1976 jusqu’à sa mort en 2009. Dès le départ, nous avons discuté du besoin de fonder un regroupement qui réunirait Juifs, Palestiniens et gens d’autres origines habitant la région montréalaise. Nous voulions offrir un autre point de vue sur toute la question israélo-palestinienne, parce que nous n’avons jamais cru que c’était un conflit de religion ! C’est le conflit d’un peuple assujetti par une société colonisatrice, essentiellement européenne d’origine. C’est le problème existentiel du Moyen-Orient : on a une société occidentale, à toute fin pratique, qui a été insérée en plein milieu du Moyen-Orient. Israël se conçoit comme une société occidentale.

Donc nous avions eu l’idée de fonder un regroupement, mais nous ne sommes pas allés de l’avant tout de suite. Quand survint la deuxième Intifada, en 2000, j’étais chez moi, et Rezeq chez lui. Je regardais les nouvelles et j’ai vu la mort tragique de ce jeune garçon, Mohammed al-Durah, qui était avec son père : ils étaient pris dans des échanges de feu entre soldats Israéliens et Palestiniens. Les Israéliens ont atteint le jeune garçon qui est mort dans les bras de son père. Ça m’a bouleversé, et Rezeq, chez lui, le fut autant que moi.  Le lendemain, à l’école, nous nous sommes dit : « Parler de regroupement, c’est insuffisant : il faut agir ! ». Nous avons réuni des gens et finalement nous avons fondé PAJU en novembre 2000. L’objectif était éducatif, mais aussi très politique parce que nous voulions être un contre-poids face à la désinformation de l’establishment sioniste, qui était la seule voix à se faire entendre sur la question israélo-palestinienne. Je pense que nous avons très bien réussi dans ce travail de contre-poids.

Il y a une de nos activités dont je suis très fier. Cette activité fut suggérée par une de nos premières membres, Frida Goodman. Frida était déjà reconnue comme une grande activiste et elle est aussi une artiste qui œuvre beaucoup, actuellement, avec l’organisme Tadamon. Lors de la première réunion de PAJU en novembre 2000, elle a suggéré : « Pourquoi ne pas organiser une vigile devant le consulat israélien ? ».

L’idée d’une vigile était inspirée de celle que font les Femmes en Noir en Israël : ces femmes juives et palestiniennes manifestent le vendredi à midi. Nous avons donc instauré une vigile qui se déroulait tous les vendredis de midi à 13h devant le consulat israélien. Et je dois affirmer mon admiration pour ces gens qui ont bravé toutes sortes de températures en hiver pour venir au coin de Peel et René-Lévesque, malgré les moins 30 degrés et les forts vents. Nous avons fait ça pendant à peu près sept ans jusqu’à ce que le consulat israélien déménage à Westmount Square : notre présence continue, c’était trop pour eux ! Ils ont quitté les lieux, et on s’est déplacé devant la librairie Indigo. On continue encore aujourd’hui à maintenir une vigile tous les vendredis entre midi et 13h. Au mois de février dernier, nous avons commémoré les 10 ans consécutifs de vigile à tous les vendredis, sans jamais en avoir manqué un seul : c’est la vigile la plus longue et la plus soutenue qui ait jamais existé au Canada !

HP : Et vous Marie, qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la cause palestinienne ?

ML : Je pense que ce fut la culmination d’un long processus de conscientisation, de prise de conscience de ce qu’est la justice sociale ou l’inverse, l’injustice sociale.

Sentir l’injustice est un point de départ pour s’impliquer socialement. J’ai voulu devenir militante parce que j’ai été témoin d’injustices tôt dans ma vie […]

Dans les années 2000-2002, j’étudiais les Sciences politiques à l’Université. C’était l’époque des évènements de septembre 2001. C’était le commencement du forum social mondial. Je pense que l’université est aussi un espace où on apprend ce que c’est qu’être citoyen. Il y avait cette énergie de contestation chez les jeunes sur la question des zones de libre-échange. Je me rappelle avoir participé à la grande manifestation à Montréal contre la ZLÉA. Je me suis intéressée au conflit israélo-palestinien par un concours de circonstances, en fréquentant des gens sensibles à ce conflit. C’était au début une fascination intellectuelle, puis j’ai rencontré des gens mobilisés et j’ai commencé à faire signer des pétitions contre la vente de vin israélien à la SAAQ, avec des gens de la CJPP. De fil en aiguille, j’en ai fait mon cheval de bataille. Je me suis intéressé de plus près au monde arabe, jusqu’à apprendre l’arabe.

HP : Quel est votre point de vue sur les nombreuses accusations d’antisémitisme à l’égard des individus et des organisations qui essaient de promouvoir la justice pour le peuple palestinien ?

ML : C’est une tactique de certaines associations comme le comité Québec-Israël, le Congrès juif canadien, le B’Nai Brith et autres. Il existe au Canada – et aux États-Unis aussi – des lobbys sionistes qui sont extrêmement bien organisés. Ils ont beaucoup d’influence et de contacts avec les politiciens et les gens financièrement puissants. Ces lobbys ont un impact direct sur notre capacité, en tant que citoyen canadien ou québécois, à défendre des positions qui soient divergentes(…) Je crois que les gens mélangent les choses par manque de compréhension, à cause de la désinformation qu’on subit de la part des médias de masse qui encouragent la confusion entre anti-sionisme et antisémitisme. Moi je suis féministe. Je suis contre toute forme d’oppression et contre le colonialisme. Ça me semble absurde qu’on puisse me considérer comme antisémite ou raciste envers les Juifs. Cet argument-là est fallacieux : il est utilisé pour réprimer la critique, pour la délégitimer.

BK : Il faut faire attention à certains idéologues malhonnêtes qui se targuent d’être des humanistes et des antiracistes. Je pense plutôt que c’est une forme de racisme que de prétendre que des gens, qui critiquent l’injustice, l’intolérance, l’État et la structure étatique, sont antisémites : c’est prétendre qu’une structure telle l’État d’Israël est synonyme de judaïsme. C’est profondément faux, méprisant et nuisible à la sécurité des Juifs dans le monde entier ! C’est comme si le sionisme arrivait à intégrer l’idée, la foi judaïque : à la séculariser, à l’ethniciser et à l’absorber dans la notion de l’État, donc à faire en sorte que l’État supplante Dieu chez les Juifs, comme si l’État était Dieu. Ce n’est pas antisémite de critiquer un état. Est-ce que les gens qui critiquaient la politique de la France, en Algérie, étaient nécessairement anti-catholiques ? Je ne le crois pas. Critiquer le colonialisme israélien, ce n’est pas de l’antisémitisme. Des gens qui, par exemple, généralisent sur les Juifs et disent que les Juifs sont ceci ou cela, de façon péjorative, ça c’est de l’antisémitisme. Critiquer Israël, ce n’est pas de l’antisémitisme : prétendre que c’est de l’antisémitisme, c’est être intellectuellement malhonnête et ça, il y a de nombreux politiciens qui n’ont aucun problème avec ça.

BruceMarieWeb« Ce n’est pas antisémite de critiquer un état. Est-ce que les gens qui critiquaient la politique de la France, en Algérie, étaient nécessairement anti-catholiques ? Je ne le crois pas. Critiquer le colonialisme israélien, ce n’est pas de l’antisémitisme.  ». 

HP : Récemment, à Montréal, la campagne de boycott contre la boutique Le Marcheur a eu beaucoup d’écho auprès des médias. Quel est l’objectif de cette campagne ?

BK : Nous avions annoncé qu’on allait faire un boycott des souliers israéliens : nous voulions une rue St-Denis libre d’Apartheid ! En 2005, reconnaissant que le gouvernement d’Israël n’allait jamais entreprendre une négociation sérieuse sur la question de l’indépendance palestinienne, la société civile palestinienne a fait un appel international au boycott mondial. PAJU et la CJPP ont décidé d’appuyer la société civile palestinienne et d’œuvrer en faveur d’un boycott.

Un de nos membres, habitant sur la rue St-Denis, est allé dans ce magasin de souliers, Le Marcheur, et nous a dit qu’il y avait des souliers israéliens de la marque Beautifeel qui y étaient en vente. Nous avons identifié d’autres magasins de chaussures vendant des produits israéliens. Il y avait notamment Chaussures Naot. Nous sommes donc devant Naot maintenant.

M. Archambault, de la boutique Le Marcheur nous a dit que c’était son droit de vendre des souliers – peu importe d’où ils viennent – et que la seule chose qui l’intéressait, c’est la qualité de ces produits-là. C’est ce qui a entraîné l’esclandre : on a réagi en lui disant qu’on va boycotter non seulement les souliers, mais son commerce. Cela a choqué beaucoup de monde parce que le commerçant devenait une victime. Dernièrement, on a changé de cap : c’est uniquement les produits qu’on boycotte.

ML : L’idée du boycott est un appel de la société civile palestinienne qui s’est inspiré du boycott qui a été mené pendant l’Apartheid en Afrique du Sud. Cette stratégie avait remporté un succès remarquable. Donc depuis 2004, depuis 6 ans que la campagne de boycott prend de l’expansion, elle est de mieux en mieux connue et des organisations importantes, des syndicats, Québec solidaire, des associations comme la Ligue des Droits et des Libertés, etc. appuient ou s’engagent à boycotter (…)

BK : Ce qu’on fait ici localement fait partie d’un vaste mouvement. C’est ce vaste mouvement international qui va obliger éventuellement Israël à se plier au droit international et à en venir à une paix qui serait basée sur la justice et la reconnaissance des droits fondamentaux des Palestiniens. Alors, on peut dire : « oui mais Le Marcheur, c’est autre chose. » Non, je regrette mais ça fait partie d’un contexte plus large, et je pense que Marie a très bien parlé de la complicité de nos élus. Ceux du Parlement canadien notamment.

HP : Justement si vous nous parliez un peu du gouvernement Harper ?

BK : Il y a aucun gouvernement dans l’histoire de ce pays, depuis 1948, qui ait donné un plus grand appui, une carte blanche à Israël. Les gouvernements Libéraux ont toujours pris parti pour Israël mais il n’y a aucun gouvernement qui est allé aussi loin, dans son parti-pris, que ce gouvernement-là.

Il y a de plus en plus de contestations à l’intérieur de la communauté juive, des contestations de la politique israélienne. Ne prenez pas pour acquis que tous les Juifs sont favorables à  Benjamin Netanyahou.  Ce n’est pas vrai. Moi ce que je veux que les gens comprennent, c’est que la communauté juive n’est pas monolithique : il y a des divergences d’opinion (…)

ML : C’est tout à l’avantage des sionistes de faire en sorte qu’on ait l’impression qu’il y a un consensus au sein de la communauté juive. C’est ce qui a fait longtemps la force de l’État israélien ou du lobby sioniste, au Canada ou ailleurs, et il faut absolument comprendre qu’il y a une dissidence au sein de la communauté juive canadienne. On peut prendre par exemple l’organisme « Voix Juive Indépendante » : ils prennent de plus en plus de place sur la scène politique.

Il y a également une dissidence israélienne, à l’intérieur même d’Israël. Quand je suis allée en Israël, j’ai été étonnée de la qualité et la diversité des organismes qui composent la dissidence en Israël. Ces organismes font la promotion des droits des Palestiniens sur le terrain. Ils vont documenter les violations des droits des Arabes israéliens en Israël même. À Jérusalem-Est, il y a des quartiers comme Silwan où les populations palestinienne et israëlienne se mobilisent conjointement chaque vendredi : du côté israélien du mur, on manifeste contre la judaïsation de Jérusalem, et de l’autre côté du mur il y a des manifestations, contre la présence du mur et le vol de terre, qui sont organisées par des comités populaires de résistance issus des villages palestiniens.

BK : Ce qu’il faut aussi signaler, c’est qu’il y a une répression parfois brutale de la part du gouvernement d’Israël contre ces Israéliens qui militent avec des Palestiniens. Ces gens là, ces Israéliens sont extrêmement courageux !

HP : Il y a plusieurs organisations dissidentes, à l’intérieur même d’Israël ?

BK: Oui, il y en a plusieurs : comme  Gush Shalom, par exemple, qui existe depuis plusieurs années. Il y a Alternative Information Center, il y a Yesh Gvul, d’anciens réservistes ; ceux qu’on appelle les refuzniks.
Ce sont des gens qui refusent de servir dans l’armée et qui critiquent la politique israélienne.

Il y a de plus en plus de jeunes israéliens qui deviennent militants contre la « déportation silencieuse » comme l’a appellée un activiste palestinien que nous avons rencontré à Hébron. C’est ce « nettoyage ethnique tranquille » qu’il faut dénoncer.

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HP : Revenons ici, chez nous : de quelles façons pouvons-nous contribuer, en tant que citoyen québécois, à une paix juste au Moyen-Orient ?

BK : D’abord, j’inciterais les gens à boycotter tous les produits israéliens.

ML : Il y a énormément de vins israéliens à la SAQ !

BK : Les gens de la SAQ ont accepté de nous rencontrer et ils nous ont dit : « Nous, on a rien à voir avec ça, c’est une question politique et ça relève de l’accord de Libre-échange entre le Québec et Israël. C’est au gouvernement de trancher ». Nous notre réponse à ça, c’est : « À l’époque, René Lévesque, qui était le premier ministre du Québec, avait ordonné à la SAQ de cesser de vendre des vins sud-africains. Il s’est impliqué dans ça ».

C’est une excuse, la question de l’accord de Libre-Échange, et je demande à notre premier ministre Jean Charest d’être moralement responsable et d’ordonner à la SAQ, au Québec, de cesser de vendre des vins israéliens, tout comme René Lévesque l’a fait pour les vins sud-africains. René Lévesque a eu ce courage moral.

Rappelons-nous qu’il y a eu une époque où Nelson Mandela était considéré comme un terroriste. Par la suite, vers la fin du régime de l’Apartheid, un petit nombre de Canadiens ont demandé au gouvernement Mulroney de sanctionner l’Afrique du Sud et son régime d’Apartheid. Mulroney fit la sourde oreille. Par la suite, lorsque le mouvement a pris de l’ampleur, il a suivi l’élan populaire, par opportunisme.

Ce sera la même chose pour la Palestine. Ç’est inévitable. Lorsque le mouvement populaire en faveur du boycott va prendre de l’ampleur, les politiciens vont comprendre que s’ils n’appuient pas ce boycott-là, ils vont perdre des votes.

Alors vous allez voir : soudainement tous ces gens vont commencer à se réinventer. Ici, dans ce pays, les politiciens n’ont pas de principes, ils n’ont que des intérêts.

ML : C’est sûr qu’il y a de l’opportunisme politique chez nos élus, qui agissent par intérêt sur la question du conflit israélo-palestinien. Moi je répliquerais à ça en disant qu’il faut avoir le courage de ses convictions politiques.

Je pense qu’il y a comme un non-dit chez les gens. Les gens n’osent pas se prononcer parce que souvent on complexifie trop ce qui se passe, là-bas en Palestine. Je pense que c’est important que les gens, que Monsieur et Madame tout-le-monde soient capables de reconnaître qu’actuellement, il y a des lois internationales qui sont violés. La cour internationale de justice, en 2004, a reconnu comme illégale la construction du mur. Pourtant le mur est encore en construction. On a quand même du matériel pour reconnaître qu’il y a une violation majeure des droits humains en Palestine et pour moi ça devrait être suffisant pour que la population se mobilise aux côtés du peuple palestinien.

PhotoMarieMurNBLe mur, en Cisjordanie.
Photo: M. Auer-Labonté.

Quand je suis allée là-bas, il y a une expérience, entre autres, qui a été particulièrement troublante et touchante. C’était l’automne passé, quand nous sommes allés en Palestine dans le cadre du Forum social sur l’éducation en Palestine. On a été accueilli dans le Néguev, dans le Sud, par des villageois bédouins. Ces gens-là parfois ne possèdent rien d’autre que leur terre et on a été reçu parmi des amas de béton dans un village complètement anéanti : une vision d’apocalypse. Tout ce qui restait du village, c’était des amoncellements, des amas de béton, de fils de broches et de maison rasées par les bulldozers.

Un homme, avec ses enfants, nous a fait faire le tour du village et nous a raconté comment, à maintes reprises, les soldats israéliens sont venus pour raser leur village.

À travers ces rencontres, il y a d’abord et avant tout un lien humain qui se crée. C’est un lien de fraternité. Je me reconnais en toi : j’espère que tu te reconnais en moi. On est tous humains. Je souffre de ta souffrance et c’est ça être humain. C’est ça être avec l’autre et c’est possible. Moi je milite ici à Montréal, je milite dans mon quartier, je suis travailleuse communautaire. Pour moi c’est ça l’équilibre de mon humanité, c’est d’être solidaire ici. Je ne pourrais pas juste militer pour le droit des Palestiniens. Je suis solidaire ici avec le monde de mon quartier. Je travaille ici, mais je travaille aussi ailleurs. On forme une communauté.

BK : En passant, à propos des Bédouins qu’on est en train d’exproprier : ils sont expropriés notamment par l’agence Fonds National Juif, or cet organisme jouit du statut d’organisation charitable au Canada. On a demandé au service du revenu du Canada de faire une enquête. Ils n’en ont jamais fait. Actuellement, il y a une campagne qui est organisée par Voix Juives Indépendantes  contre le statut charitable du Fonds National Juif au Canada. À un moment donné, il va falloir que le gouvernement réponde à ça, parce que c’est cette agence qui est en train de déposséder les Bédouins de leurs terres, dans le Néguev.

Pour revenir à un autre moyen d’œuvrer pour les Palestiniens : les gens peuvent envoyer des lettres à leurs députés, et ça je peux vous dire que ça a un impact. Il y a des députés qui me l’ont dit. Les courriels, ça n’a pas vraiment d’impact, mais des lettres écrites, que les gens ont pris le soin d’écrire à la main et d’envoyer – surtout quand elles sont nombreuses – ça a un impact sur les députés et ça démontre aux députés que des gens sont insatisfaits. Ça c’est une action importante que les gens peuvent faire.

ML: On peut aussi se joindre aux actions de solidarité qui se déroulent à Montréal. On a parlé des vigiles de Paju. Il y a aussi une semaine annuelle contre l’Apartheid israélien, et un festival du film palestinien qui a lieu à chaque année.

HP: Il y a aussi d’autres organisations, comme le Montreal Dialogue Group : des femmes juives et palestiniennes qui travaillent ensemble…

ML: Oui et il y a Tadamon, SPHR, beaucoup d’associations anglophones, la Coalition pour la justice en Palestine de l’UQAM, qui existe depuis peu.   SPHR est basé à McGill, si je ne me trompe pas. Il y a « Aide médicale pour la Palestine » aussi.

HP: Est-ce que ces organisations travaillent ensemble ?

ML: Oui et non. Sur certains projets, elles vont travailler ensemble, sinon c’est sûr que la Coalition pour la justice et la paix en Palestine, la CJPP est un lieu où on peut développer des projets communs, mais les gens travaillent aussi indépendamment. Il y a des moments rassembleurs, toutefois.

BK : Avec tous ces mouvements populaires, je crois qu’il y aura une paix qui va s’installer. Pour moi, il y a quelque chose qui est très clair : Israël ne pourra plus dicter unilatéralement la politique au Moyen-Orient.

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Entrevue avec André Bélisle, mars 2011

Entrevue avec André Bélisle, le
« Michel Chartrand de l’environnement »

 

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Entrevue effectuée par Richard Gendron, le 15 mars 2011

À fin des années ‘70, André Bélisle a commencé à s’informer sur les pluies acides, un problème dont on ne parlait presque pas au Québec. Il a fondé l’AQLPA en 1982 : l’acronyme signifiait alors « Association québécoise de lutte contre les pluies acides » (Aujourd’hui, le « PA » de la fin réfère à « pollution atmosphérique »). Il nous a fait part de son cheminement au cours d’une entrevue où nous avons aussi discuté des dossiers énergétiques actuels.

AB : En 1980, mon idée était faite : il fallait faire quelque chose. Je suis devenu membre de plusieurs groupes écologistes, mais il me semblait qu’on avait besoin d’une approche misant plus sur l’éducation populaire. Je me disais qu’avec des écolos qui sensibilisent des écolos, on n’irait pas bien loin. Je sortais du milieu de la construction, et il me semblait qu’il fallait que la population au complet soit informée du problème et des solutions, et c’est ce qui a mené, en 1982, à la fondation de l’AQLPA.

RG : Le dossier des pluies acides n’était pas la priorité du gouvernement Mulroney, mais en 1988, Messieurs McMillan et Lincoln, respectivement ministres canadien et québécois de l’Environnement, signent une entente bilatérale (Canada-Québec) pour réduire de 50 % les émissions canadiennes d’anhydride sulfureux (SO2). Ils ont d’ailleurs souligné le rôle déterminant qu’a joué l’AQLPA à cet égard. À ce moment, on visait notamment l’usine de Noranda, en Abitibi, non ?

AB : C’était, au Québec, la source la plus importante, et de loin. L’usine d’affinage de Rouyn-Noranda émettait 860 000 tonnes de SO2 par année dans l’air. C’était la 3ième plus importante source d’anhydride sulfureux en Amérique du Nord. Il y en avait une autre, pas très loin, l’autre côté de la de la frontière à Sudbury, à 400 km ou à peu près, qui était LA plus grande source en Amérique du Nord. La deuxième était en Arizona, et puis il y avait la fonderie de Rouyn-Noranda en 3ième.

RG : Il y avait aussi, notamment, les centrales thermiques en Ontario, qui fonctionnaient au charbon…

AB : Les centrales de l’Ontario constituaient aussi une source très importante et il ne faut pas oublier les États-Unis, surtout le Mid-Ouest qui était un des « hot spot » en termes d’émissions d’anhydride sulfureux.

RG : On a parlé du gouvernement conservateur et du ministre Tom McMillan. Est-ce que c’est ce gouvernement-là qui a signé l’accord canado-américain sur les pluies acides, en 1991 ?

AB : Oui, on parle toujours du gouvernement de Brian Mulroney, mais il faut comprendre que c’est vraiment au Québec que la partie s’est jouée. C’est d’abord le Québec qui a décidé d’aller de l’avant. C’est le ministre Clifford Lincoln, du gouvernement Bourassa, qui a vraiment pris l’initiative et entraîné le reste du Canada dans son sillon. Après le Québec, ce fut l’Ontario et ensuite les autres provinces, puis après le fédéral. Alors oui, c’est Tom McMillan qui a initié, pour le Canada, le processus qui a mené à cet accord là, qui a toutefois été signé par Jean Charest, entretemps devenu ministre de l’Environnement du Canada. Il y a donc eu, successivement, Tom McMillan, Lucien Bouchard et Jean Charest qui sont intervenus comme ministres de l’Environnement pour le gouvernement conservateur.

RG : Ce gouvernement-là avait quand même une certaine ouverture à entreprendre des discussions sérieuses sur des questions d’environnement. Vingt ans plus tard, quelle comparaison peut-on faire avec le gouvernement conservateur d’aujourd’hui ?

AB : Il porte encore le nom « conservateur », mais ça ne se ressemble pas du tout ! Déjà à l’époque, on pouvait voir que, par rapport aux Libéraux de ce moment là, les Conservateurs étaient plus à droite et donc moins ouverts à ces questions, mais comparativement à aujourd’hui, c’était bien moins pire : aujourd’hui, avec Harper, on a l’impression d’être 50 ans en retard ! Ça ne se compare pas !

RG : Un débat public sur l’énergie a eu lieu en 1995, sous l’égide d’une Commission présidée par Alban d’Amours, et le résultat fut un rapport intitulé Pour un Québec efficace : cela a mené à l’adoption, par le gouvernement québécois, d’une nouvelle politique énergétique en 1996. On a alors créé la Régie de l’énergie et l’Agence de l’efficacité énergétique. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, que pensez-vous du projet de loi 130 qui abolit l’Agence de l’efficacité énergétique en l’intégrant au ministère des Ressources naturelles ?

AB : Je ne peux pas faire autrement que faire le cumul de ce qui s’est passé depuis 1996. Au moment où sont déposées les recommandations de la Commission sur le débat public sur l’énergie, on a eu un nouveau premier ministre et un nouveau président d’Hydro-Québec. Monsieur Parizeau, premier ministre, avait accueilli le rapport, reconnu sa pertinence et décidé de créer l’Agence de l’efficacité énergétique et la Régie de l’Énergie; il avait accepté la hiérarchisation des filiales énergétiques – qui priorise la conservation et l’efficacité énergétique et les énergies vertes, et qui élimine le thermique et le nucléaire – mais tout de suite après Lucien Bouchard a remplacé M. Parizeau. Dès lors, Lucien Bouchard et André Caillé, nouvellement nommé président d’Hydro-Québec (il occupait auparavant le même poste chez Gaz Métro) se sont mis à démolir ce qui avait été fait, pièce par pièce et ce, jusqu’à aujourd’hui : alors on ne peut pas s’en réjouir ! On doit s’opposer à l’élimination de l’Agence de l’efficacité énergétique, et ce qu’il est important de comprendre, c’est qu’à partir du moment où l’Agence est intégrée au Ministère des Ressources naturelles, la Régie de l’Énergie n’a plus aucun contrôle, aucun pouvoir pour assurer que l’efficacité énergétique demeure une priorité.

RG : Durant les années 2000, l’AQLPA a beaucoup investi pour que soit élaboré un programme gouvernemental d’inspection et d’entretien des véhicules automobiles au Québec. Il y a eu des cliniques d’inspection et beaucoup de recherche en vue d’un tel programme. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

AB : Ça aussi, ça a commencé en 1996. Le ministre de l’Environnement, David Cliche à ce moment-là, comprenait que le Québec devait finir le travail de réduction des émissions qui causent les pluies acides et le smog : jusque là, on n’avait rien fait au niveau des oxydes d’azote, qui proviennent majoritairement du parc automobile. Alors on a eu le mandat de développer ce programme là, qui a été poursuivi ensuite par le ministre de l’Environnement qui a suivi, Paul Bégin. Ensuite est apparu l’ineffable André Boisclair, qui, sous couvert de vouloir faire mieux, a décidé de ne rien faire. Il avait peur de perdre des votes aux élections, mais ça ne lui a rien donné : il a perdu les élections quand même. Aujourd’hui en 2011, on en est encore, au Québec, à envisager l’idée de mettre en place le programme d’inspection obligatoire…

RG : La question des gaz de schiste a beaucoup retenu l’attention ces derniers mois. C’est un dossier qui ressemble un peu à celui du Suroît, en ce sens que le gouvernement met quelque chose de l’avant, puis recule sous la pression du public, celui-ci étant sensibilisé notamment par le travail de groupes comme l’AQLPA. Sous la pression donc, on finit par faire des audiences publiques (du BAPE, dans le cas des gaz de schiste, ou de la Régie de l’énergie dans le cas de la centrale du Suroît), et on finit par dire : « Bon, peut-être qu’on allait trop vite, ou qu’on n’allait pas dans la bonne direction ». Aujourd’hui, qu’est-ce que vous pensez du rapport du BAPE d’une part, et de la réponse gouvernementale au rapport du BAPE, d’autre part ?

AB : Le rapport du BAPE me donne espoir. Le BAPE avait perdu beaucoup de crédibilité, notamment dans l’affaire de la (rivière) Romaine (…) Dans le cas des gaz de schiste, on a une décision du BAPE qui, finalement, affirme son indépendance face au gouvernement et qui reconnaît les faits. L’AQLPA accueille très favorablement ce rapport-là puisqu’on y retrouve tout ce qu’on avait demandé. Même qu’on se pète les bretelles un peu, en se disant que c’est comme s’ils avaient pris le mémoire de l’AQLPA, qui s’intitule Feuille de route pour décider collectivement de l’opportunité d’une industrie du gaz de schiste au Québec, pour en faire leur rapport. Ils ont carrément pris, si l’on veut, leur inspiration dans notre mémoire. On l’accueille d’autant plus positivement qu’on voit qu’ils ne s’en sont pas tenus au mandat du Gouvernement, qui était très restrictif. Ils ont pris la liberté d’aller plus loin, car les faits l’exigeaient. C’est une bonne nouvelle.

Du côté du gouvernement, il y a une bonne, puis une mauvaise nouvelle. On demandait une audience générique. On a obtenu une évaluation environnementale stratégique, ce qui est bon. On demandait un moratoire, on a obtenu un quasi-moratoire, mais là, ce n’est pas clair. Ce qu’on réalise de plus en plus, c’est que le Gouvernement laisse quand même beaucoup de latitude aux compagnies gazières pour développer des connaissances supposément scientifiques, mais il n’y a rien qui dit qu’ils ne pourraient pas poursuivre la fracturation dans tous les puits qui ont déjà été forés. Il y en a 31 qui ont été fracturés. Il pourrait quand même y en avoir 16 autres et ça, on n’est pas d’accord avec ça.

On poursuit donc le développement de cette industrie, sans le dire vraiment, et la question de la pertinence d’aller de l’avant ou non n’est pas résolue. Ça nous inquiète. Mais somme toute, le BAPE a fait un travail qui nous permet maintenant de dire : « Le gouvernement ne peut plus éluder ces questions-là ». La politique étant ce qu’elle est, on voit qu’il y a maintenant toutes sortes de tiraillements ; l’AQLPA va rester très vigilante.

RG : Vous suivez la question environnementale, la question de la pollution atmosphérique depuis bientôt 30 ans. Ça veut dire quelques dizaines de ministres de l’Environnement, au provincial et au fédéral.

AB : À mon dernier décompte, je suis rendu à 31, aux deux niveaux.

RG : Quels sont les ministres de l’Environnement dont vous gardez un bon souvenir ; quels sont ceux qui ont été efficaces ?

AB : Celui qui m’apparaît comme le ministre le plus efficace, le plus sincère, c’est Clifford Lincoln, suivi de très près par Marcel Léger : lui, c’était la fougue, c’était vraiment la volonté d’écrire le livre, si on veut. Tout était à faire quand Marcel Léger était là. Il y avait eu avant lui Victor Goldbloom, mais lui, c’était au tout début du ministère de l’Environnement.

C’est sous Marcel Léger, en 1982, que l’AQLPA a été fondée. Donc, pour moi, les meilleurs sont : Clifford Lincoln, Marcel Léger; il y a eu aussi David Cliche, qui malheureusement est passé trop vite. C’était vraiment quelqu’un de très compétent et qui a voulu bien faire, mais malheureusement, le dossier du cochon l’aura fait sauter. Ensuite, aussi surprenant que ça peut paraître, deux personnes discrètes : Paul Bégin, qui a agit discrètement, comme un jésuite. On ne le voyait pas, on ne l’entendait pas, mais il a fait avancer des choses de façon importante. Line Beauchamp aussi : c’est elle qui a lancé le virage de la bio-méthanisation au Québec. On ne peut pas ne pas nommer Thomas Mulcair, le père de la loi du développement durable au Québec. Thomas a pris le bâton du pèlerin, a convaincu son gouvernement qu’on était mûr et c’est au Québec qu’on a eu la première loi pour le développement durable en Amérique. De plus, il n’a pas eu peur de prendre position publiquement contre le Suroît, contre Rabaska, contre les absurdités de son propre Gouvernement et malheureusement il a perdu son poste.

Alors si je devais nommer, en comptant sur les doigts d’une main, les cinq ministres de l’Environnement qui m’apparaissent les plus importants, je mettrais définitivement dans ma liste Marcel Léger, Clifford Lincoln, Thomas Mulcair, Line Beauchamp et David Cliche.

RG : Que feriez-vous différemment, si c’était à refaire ?

AB : Bonne question. S’il y avait quelque chose à refaire, personnellement, je proposerais qu’on mette encore plus l’accent sur l’éducation populaire. C’est pas qu’on n’a pas voulu le faire, mais on comptait sur des fonds qui existaient et qui n’existent plus maintenant pour ça. Il faut beaucoup d’éducation si on veut changer les choses et curieusement, tous les gouvernements des dix dernières années ont fait disparaître ces fonds-là, graduellement. Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain, mais aujourd’hui, il reste peu de fonds disponibles. Ils sont très dirigés et il faut aller dans le sens de ce que le gouvernement veut entendre pour obtenir des fonds. Je pense qu’on doit se battre contre ça pour s’assurer qu’on ait une liberté d’opinion et qu’on puisse débattre de ces questions-là sereinement ; il ne faut pas qu’il y ait de dossiers dont on ne puisse pas parler.